Les belles années de la terreur

J’ai reproduit plus bas un article de Robert Lyons, intitulé « Les belles années de la terreur ».

En guise d’introduction, voici une petite tranche de vie :

Dans les premiers jours qui ont suivi la déscolarisation, alors que nous étions assis à la table de la cuisine, j’ai demandé à mon fils, qui ne sautait pas d’enthousiasme à l’idée de faire des mathématiques : « à quoi servent les maths? »

Il a réfléchi quelques minutes et m’a répondu, avec sérieux : « à avoir des bonnes notes ».

En dépit des perches que je lui ai tendues, je n’ai pas réussi à obtenir d’autres réponses.

Pourtant…

Il adore cuisiner, mesurer les ingrédients, inventer des recettes très farfelues. Il connaît le bol doseur et les cuillères à mesurer, car il utilise la cuisine comme laboratoire. C’est aussi un fan d’« expériences scientifiques », et le garde-manger est un réservoir de possibilités qu’il ne se prive pas d’explorer. À travers tout cela, il apprend énormément de notions mathématiques et scientifiques.

Et pourtant, il était incapable de relier les mathématiques à ses expériences concrètes. Par exemple, il connaît les mesures, sait même convertir plusieurs d’entre elles (ce qui n’est pas prévu avant la 6e année du primaire, selon le programme du ministère).

J’ai répété l’expérience avec d’autres savoirs et la réponse ne variait jamais : « avoir des bonnes notes ».

La question que je me suis posée est la suivante : qu’a-t-il appris durant les deux années et demie passées sur les bancs de classe?

Il semble que du haut de ses 8 ans, il a parfaitement saisi que l’école n’est pas le lieu d’apprentissage qu’elle devrait être, mais est devenue le lieu où l’on vérifie qu’il « sait », et pas n’importe quoi, mais ce que d’autres ont décidé qu’il devait savoir.

 

Les belles années de la terreur

À partir de la deuxième année de l’école primaire, un grand nombre d’élèves s’éloignent graduellement des buts qui correspondent strictement à des objectifs d’apprentissage, pour adopter des buts qui correspondent davantage à des objectifs liés à l’évaluation sommative et normative des apprentissages.

Jacques Tardif. Pour un enseignement stratégique. Éditions Logiques, 1992, p. 96.

Bien avant l’âge scolaire, les enfants ont hâte de fréquenter l’école. La raison principale de ce désir est qu’ils perçoivent que l’école est un lieu d’apprentissages. J’ai le bonheur de vivre sous le même toit que ma petite-fille qui a deux ans et trois mois. Chaque semaine, je passe des heures à l’observer. Une chose est claire, apprendre constitue son activité la plus importante et les efforts qu’elle y met sont considérables.

Chaque jour, je la conduis à la garderie et m’y attarde habituellement quelques minutes. Cette semaine, une fillette a été blessée au menton et elle saignait abondamment. Les éducatrices étaient un peu débordées. J’en ai profité pour m’agenouiller au milieu d’un groupe d’enfants qui jouaient avec des blocs et des véhicules. Les enfants me connaissent, ils m’appellent « grand-papa » et, lorsque je m’installe parmi eux, ils viennent me raconter diverses choses. Chaque fois, j’observe qu’ils aiment apprendre, chaque fois, j’observe qu’ils le font sérieusement avec tous les efforts qu’ils peuvent y mettre et avec une grande patience. Ils veulent réussir et il y a peu de choses qui semblent leur faire autant plaisir que de réaliser qu’ils viennent d’apprendre quelque chose. Ils n’ont que deux ans.

Dans seulement cinq ans, à l’école, ce plaisir d’apprendre cédera le pas à la crainte d’être évalué. Cinq jours par semaine, environ cent quatre-vingts jours par année, durant sept à huit heures, ils devront se préoccuper davantage d’évaluation que d’apprentissages. Près de cent pour cent des adultes aiment apprendre et près de cent pour cent des adultes détestent être évalués. Ce n’est pas différent pour les enfants sauf, peut-être, que lorsqu’un adulte a l’impression d’être évalué cinq ou six heures par jour à son travail, il change d’emploi. À l’école, l’élève doit subir le stress de l’évaluation, il ne peut s’en éloigner.

Je suis incapable de faire une liste complète ou même à moitié complète de tout ce que ma petite-fille a appris durant les vingt-sept premiers mois de sa vie et ce malgré le fait qu’elle ignore totalement ce qu’est l’évaluation.

En quarante et une années d’enseignement, j’ai eu la chance de voir et de participer à de nombreuses tentatives de changements. Chaque fois qu’un changement a échoué, et en éducation l’échec du changement est presque automatique, l’évaluation a été responsable de cet échec.

Les deux derniers Mathadore ont signalé deux rendez-vous manqués lors de la confection de la récente réforme, soit de distinguer deux types d’apprentissages, les découvertes et les inventions et les approches didactiques qui en découlent, soit de mettre l’administration au régime. Malgré ces omissions la réforme peut encore être un succès et, contrairement à ce que l’on entend le plus, ce succès ne dépend pas d’un rehaussement des contenus de l’enseignement. L’échec ou la réussite de cette réforme dépendra de l’évaluation. À ce jour, les chances d’un échec sont plus grandes que celles d’une réussite. La règle est simple, plus l’évaluation préoccupe, moins les apprentissages sont de qualité.

Reste à voir si, actuellement, l’évaluation est préoccupante. La réponse à cette question est claire, jamais elle ne l’a été autant! Jamais les enseignants ne se sont autant préoccupés de l’évaluation au moment de préparer leurs cours. Et ils ne le font pas par plaisir! Or il n’y a jamais eu autant de décrocheurs et l’enseignement à domicile est de plus en plus populaire. Ce qui est remarquable d’ailleurs, au sujet de l’enseignement à domicile, est l’émerveillement de nombreux parents devant les capacités d’apprentissage et les apprentissages réels de leurs enfants. Certains constatent souvent que leurs enfants leur apprennent des choses qu’eux ignorent. Malgré tout cela, ces mêmes parents craignent l’instant où la Commission scolaire ou le Ministère évaluera leurs enfants.

Le pire c’est que tout ce système d’évaluation repose sur le vide. Le prétexte, évaluer le programme, est soit faux, soit mal servi par les évaluations ministérielles. Si le Ministère utilise vraiment ces tests afin d’évaluer son programme, qu’il choisisse chaque année, au hasard et à la dernière minute, quelques classes auxquelles les tests seront administrés. C’est de cette façon que le Ministère a procédé lorsqu’il a validé son programme au début de la réforme. Mais si le Ministère est vraiment sincère et sérieux, qu’il déplace ses tests à la mi-septembre afin de mesurer ce qui reste après deux mois de vacances et non ce qui déborde après plusieurs jours ou semaines de bourrage de crâne intensif en vue de l’évaluation.

Dans toute ma carrière j’ai participé à des centaines de journées de formation, il y a quarante ans, il était rarissime que des questions soient posées sur l’évaluation. Actuellement, les questions les plus nombreuses portent sur l’évaluation. Il est clair qu’enseigner et apprendre deviennent de moins en moins agréable, il est clair qu’un bilan sérieux de la réforme conduirait à conclure à quel point l’évaluation neutralise actuellement toute tentative d’améliorer l’enseignement.

Enfin, pourquoi cette crainte de l’évaluation? Personne n’ose l’avouer, mais il est clair que les élèves ne sont pas les seuls que l’on désire évaluer avec ces tests. Or, en trente-cinq années de recherches sur les causes de difficultés des élèves, j’ai pu constater que les difficultés les plus fréquentes et les plus tenaces sont prévisibles lorsqu’on lit avec soin le programme d’études que les enseignants doivent respecter. Il est aussi facile de relier diverses difficultés d’apprentissages aux manuels approuvés que les élèves ont entre leurs mains. Par contre, jamais je n’ai pu relier une seule difficulté d’apprentissage au travail d’un enseignant qui s’écartait de ce que le Ministère demande. Observez les erreurs et les difficultés des élèves, elles sont semblables partout où l’on utilise les mêmes manuels ou le même programme d’études.

Peut-on blâmer les enseignants de se plier aux directives du Ministère, lesquelles directives sont étroitement associées aux difficultés d’apprentissage et à l’échec scolaire?

Robert Lyons

Un article publié par Robert Lyons dans Mathadore, L’hebdomadaire gratuit portant sur l’enseignement des mathématique. Volume 8, Numéro 282, 1er juin 2008.

Source : Les belles années de la terreur